Quel film ce soir ?  Par Madeleine Cuin

 
 
 
 
 
 
 
 
 
TOUTES NOS ENVIES
de Philippe LIORET


A la fois douloureux, grave et tendre, ce film librement inspiré du roman d'Emmanuel Carrère "D'autres vies que la mienne", tourne autour de Claire, juge au tribunal de Lyon décidée à purfendre les organismes de crédit et leurs honteux profits, elle demande l'aide de son collègue plus expérimenté et plus détaché de ces luttes judiciaires si compliquées. Il va l'aider avec d'autant plus d'acharnement qu'il apprend que c'est là le dernier combat de Claire touchée par une terrible maladie inexorable. Entre eux naît, en dehors de leurs luttes professionnelles, un profond attachement, un amour grave et fortd'autant plus émouvant qu'il ne se réalisera jamais. Les comédiens sont extraordinaires de sensibilité et de vérité pudique et forte.  


LA SOURCE DES FEMMES
de Radu Mihaileanu

Un village de montagne quelque part dans le Maghreb, les femmes y sont astreintes à mille corvées, celle de charrier l'eau depuis une source lointaine (une des femmes y perdra ses espoirs de maternité au cours de cette longue marche éprouvante). Lassées d'être ainsi accablées, les femmes décident de faire la grève du sexe, face à l'égoïsme masculin, au fondamentalisme religieux. Ce film est une leçon énergique mais malheureusement il se perd trop souvent dans des scènes de vie villageoise que l'on a déjà souvent vues et ces images connues appauvrissent la démonstration percutante que le metteur en scène tenait tant à présenter et à faire comprendre.

LES ACACIAS
de Pablo Giorgelli
C'est presque un film muet tant le personnage principal, conducteur de camion, en route vers Buenos-Aires, ressemble à un "taiseux" normand. Il prend une femme et son bébé en stop sur la route qui mène du Paraguay à la capitale de l'argentine; des paysages traversés l'on ne verra que le bref reflet dans le rétroviseur, ajoutant ainsi une force étrange au grand silence qui enferme les personnages sur les secrets de leurs pauvres vies : elle, sans père pour son enfant, lui sans nouvelles depuis six ans de son fils. peu à peu, grâce au bébé, s'établira entre ces deux êtres malmenés par la vie, une certaine entente, peut-être se reverront-ils au rythme des passages du camion dans le villageoù la jeune femme aura trouvé refuge?  Cette pudique et troublante relation soudaine entre ces deux êtres bousculés par leurs destins est une leçon chaleureuse et vibrante de la confiance en l'homme malgré les blessures de la vie.  

L'EXERCICE DE L'ETAT
de Pierre SCHOELLER

Les coulisses du gouvernement, son fonctionnement, les manoeuvres politiques, les coups de fil incessants, les réformes en cours que Bercy veut imposer et qui ne plaisent pas, luttes intestines, trahisons pour une nommination désirée, peintures de rivalités entre ministères, voilà ce que décrit avec rythme et précision satirique ce film qui est aussi le portrait du quotidien d'un ministre qui ne veut pas "perdre la face", louvoie entre ses amitiés opportunistes qui peuvent à tout moment gravir ou dégringoler les marches de ce pouvoir qui est pour tous le plus puissant aphrodisiaque.
A voir avec grand intérêt.
DE BON MATIN
de Jean-Marc MOUTOUT
Un homme se lève, noue ses lacets de chaussure, monte dans sa voiture, arrive à la banque où il est cadre supérieur, sort un revolver de sa poche, abat froidement deux de ses supérieurs avant de se donner la mort.
Quelles explications à ce geste fou? Une vie qu'il n'aime pas, des regrets, des erreurs, des jalousies non maîtrisées, des nuages qui remontent à l'enfance?
Jean-Pierre Daroussin est cet homme d'un abord normal et qui sombre soudain; il donne au personnage une force, une densité en même temps qu'une banalité dangereuse et cela pourrait peut-être expliquer ce coup de folie : une vie conjugale vacillante, un fils aux réactions rudes, des rêves enfouis de bateaux qui emportent les mélancolies? Précisément, la veille du drame, n'a-t-il pas téléphoné à un ami délaissé depuis vingt ans ?
Cette histoire sans réponse est intéressante à dénouer, sans doute impossible aussi si l'on évoque pas la dureté des temps, les valeurs en lesquelles Paul croyait et qui ont trahi sa confiance individuelle.

 
DRIVE
de Nicolas WINDING-REFN
Curieux film que ce portrait d'un cascadeur peu bavard qui, la nuit, fait le chauffeur pour des truands, il fait aussi l'ange gardien pour une famille menacée par des bandits. Au fond, le personnage n'a pas d'histoire; on évoque parfois De Niro dans "Taxi driver" ou Steve Mac Queen dans "Bullitt" pour ces courses poursuites affolantes, ces deux freinages spectaculaires dans un Los Angeles nocturne et, mains crispées sur le volant, cet acteur -excellent- impavide, glacé, entraîne le spectateur dans un film bâti autour d'un super héros dans une distribution intensément vibrante si l'on peut dire !

LA COULEUR DES SENTIMENTS
de Tate TAYLOR
Voilà le Sud des Etats Unis, ce Mississipi où, dans les années 50-60, flotte toujours la force de la ségrégation; un groupe de jeunes femmes aisées entre les après-midi bridge, les soirées pour les oeuvres charitables, les courses dans les belles voitures longues comme des trottoirs, en est l'illustration parfaite, elles qui laissent volontiers à leurs domestiques noires le soin de calmer, de chérir leurs enfants, et ces domestiques bien formées s'attendrissent sur ces petits blondinets qui, plus tard, auront la morgue de leurs parents et leur insatiable autorité. L'on accueille alors une jeune journaliste blanche prête à noter les impressions, les confessions, les observations de deux domestiques noires; de ces entretiens sortira un livre à succès mais aussi très contesté. Ah ! ces histoires de "toilettes" interdites aux noires dans la maison des "maîtres", les humiliations, les ordres donnés avec toute la sécheresse du monde ! Que de problèmes, que de tristesse souvent cachés !
Un peu répétitif, ce film se voit avec intérêt car il recouvre una question qui fut bouleversante il n'y a pas si longtemps dans le passé.


ET MAINTENANT ON VA Où ?
de Nadine LABAKI
C'est là un film qui pourrait se situer dans n'importe quel pays en guerre car ce groupe de femmes toutes vêtues de noir incarne l'horreur des massacres qui dressent dans leur village, chrétiens contre musulmans; elles avancent en dansant comme au son d'une mélopée tragique vers le cimetière où se côtoient croix et croissants, c'est là le début de ce film qui rejoint la fable éternelle de l'absurdité des batailles, ces femmes qui incarnent tendresse et révolte, se retrouvent pour protester, rire, chanter même, épuisant dans ces efforts le tragique de leurs vies que la bêtise des hommes qui combattent entre frères, rend si cruelles. Pourtant une flamme brûle en elles et l'on se prend, envers et contre tout, à espérer pour clore plus sereinement ce film-fable courageux et intéressant.   

LE SKYLAB
de Julie DELPY
Au soir d'une journée pluvieuse et froide, il est bon d'aller voir le nouveau film de Julie Delpy (du nom d'un satellite américain qui devait tomber sur la France -en Bretagne- en 1979) car elle a "lâché" ses comédiens dans un vaste jardin autour d'une table familiale qui vit joyeusement des retrouvailles pleines des cris d'enfants, de discussions passionnées, de fâcheries qui ne durent pas, de souvenirs d'autres vacances rappelées avec émotion, de taquineries inévitables, de projets fumeux, bref, une intensité humaine qui explose pour la satisfaction réceptive du public qui se reconnaît dans ces images. A noter une très jolie scène où une fillette ressent ses premiers émois en dansant son premier "slow" avec un garçon plus âgé et gentil lors de la fête du village où il choisit les disques avec autorité !

PRESUME COUPABLE
de Vincent GARENQ
Comment l'enfer s'ouvrit un jour, lors de la sinistre affaire d'Outreau, pour l'huissier de justice Alain Marécaux accusé faussement de sordides atteintes pédophiles et qui y a laissé un équilibre, sa vie de famille, l'amour de ses enfants. Comment il gravit ce chemin de croix où rien ne lui fut épargné, pas même la folie qui s'emparait peu à peu de son esprit, l'écrasante douleur quotidienne en prison, la peur atroce de ne plus jamais revoir les siens, l'appel, jamais entendu, vers la relecture de son procès, l'horreur de réaliser son propre avilissement entre les murs de sa cellule, la recherche éperdue de clamer son innocence en se laissant peu à peu disparaître aux yeux des hommes par un anéantissement total du corps qui ne fonctionne plus. Oui, tout cela fut cet homme qui criait dans la nuit de l'indifférence alentour. Seul, Philippe Torreton pouvait reprendre ce cri avec la sobriété bouleversante de son talent.
Il faut aller voir ce film pour comprendre l'écho de cette douleur qui fut, enfin, comprise et d'où émergea, certes, un homme broyé, mais à qui, à l'heure actuelle, l'on a rendu son honneur et -  - ma vie.

 
LES BIEN AIMES 
de Christophe HONORE
L'on aimerait que tout soit dit du film avec ce titre... hélas! C'est impossible car on aboutit à un meli melo de ritournelles (Est-ce le souv enir des "Parapluies de Cherbourg"?), de comédie musicale sur le thème de deux générations de femmes qui cherchent l'amour. 
Pour faire plus vrai (!) l'on aura droit à une séquance évoquant l'entrée des chars russes en Tchécoslovaquie, l'héroïne du moment étant amoureuse d'un médecin tchèque d'où les sonorités, nouvelles pour nous, spectateurs, de la langue de ce pays. Ce chassé-croisé amoureux, cette quête dessinée par une mère et sa fille débouchant sur un certain désordre sentimental, une carte du Tendre, faite d'engagements et de renoncements, le passage du temps impérieux et ineluctable.
Au spectateur d'y trouver peut-être sa petite référence personnelle?   


TU SERAS MON FILS
de Gilles Legrand

Voilà un cruel tableau de moeurs qui n'est pas, de loin, sans rappeler les atmosphères étouffantes de François Mauriac où les haines, les mésententes sont d'autant plus cruelles qu'elles sont familiales et donc torturantes à souhait. 
Niels Arestrup en père des potique, propriétaire flamboyant d'un grand domaine vinicole, refuse à son fils la possibilité de prendre un jour sa succession, il lui préfère pour les vendanges proches, le fils de son régisseur, d'où la cruauté féroce, mais parfois drôle, de certaines scènes où l'amour, la grandiloquence, la férocité joyeuse nourrissent brillamment le jeu des acteurs. 
Lorant Deutsch soutient admirablement le duel contre Arestrup toujours égal à lui-même. 
Un film à voir. 


AU REVOIR
de Mohammad RASOULOF

Le metteur en scène de ce film lourd, percutant, filmé en noir et blanc pour en accentuer l'étouffante implacabilité n'a pu quitter l'Iran pour venir le présenter à Cannes.
C'est ainsi, expliquer le chemin semé d'embuches de l'héroïne avocate qui n'a pas le droit de plaider et qui, enceinte, mariée à un journaliste, honnie pour le régime, cherche désespérément à obtenir le passeport qui lui permettra de fuir à l'étranger. "Il vaut mieux être étranger à l'étranger que de se sentir étranger vdans son propre pays", c'est là le cri désespéré de cette jeune femme, toujours en noir, toujours inquiète, toujours triste qui, dans une atmosphère grise et lourde, tente désespérément de repousser la tension inquiétante qui habite ce film courageux. 
 
 
 

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